Nadav Lapid : « J'aurais aimé croire que le cinéma pouvait nous sauver »
« C’est le monde, la vie, qui ont copié des scènes de mon film ». Nadav Lapid, au français parfait, et timide au premier abord, s’engage avec passion, en politique comme au cinéma. Policeman, son film réaliste s’accompagne de propos radicaux portés sur son pays.
Le fil rouge de Policeman, votre long métrage en compétition, est un combattant israélien. Etait-ce pour vous un moyen d’essayer de comprendre la guerre ?

© Elfie Charles.
Nadav Lapid : En France, il y a les notions de guerre et de paix. En Israël, il n’y a pas cette distinction. Être israélien, c’est être en guerre permanente. À travers les policiers, héros du pays, Policeman est une tentative de sonder la psychologie collective. Examiner la guerre, c’est examiner l’âme israélienne.
Un des personnages radicaux crie dans le film, « Policiers, nous ne sommes pas vos ennemis, et vous n’êtes pas les nôtres !». Trouvez-vous cette réplique représentative du monde actuel ?
Ce qui rend le film difficile à digérer pour certains, c’est qu’il n’y a pas de “bons”. Le film traite la police avec affection alors que je partage les idées politiques des radicaux. Les deux côtés sont montrés avec leurs faiblesses, et avec ironie. Ils sont bien différents, mais ont beaucoup de choses en commun : le côté enfantin, naïf et violent.
Policeman examine le caractère tragique de la lutte des classes en Israël. Et dans cette lutte qui oppose les policiers à ceux qui essayent de transgresser l’ordre, il y a souvent cette tentative de parler directement au policier, de détacher l’homme de sa fonction en faisant un pas l’un vers l’autre. Cela échoue presque toujours. C’est dans les rares moments où ça réussit, que le régime tombe. Et dans ce film, cela n’advient pas.
Une révolte israélienne semblait il y a quelques années impossible. Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Policeman porte sur la possibilité et l’impossibilité d’une révolte sociale à l’intérieur d’Israël. La première projection publique a eu lieu deux jours avant que la première tente “d’indignés” soit montée à Tel Aviv. Elle a précédé une vague de révolte très impressionnante. De nouveau le désespoir s’étale, et de nouveau le film, pessimiste, devient ultra prophétique. Cela a donné des moments drôles. Un journaliste m’a même taxé de prophète !
En tant que manifestant, j’ai témoigné de scènes au quotidien, qui étaient comme tirées de ma fiction. C’est le monde, la vie, qui ont copié des scènes de mon film ! Les rues de ma ville, de mon pays, semblaient être comme le plateau de tournage.
Lors de la sortie du film en Israël le 15 octobre dernier, l’accueil a été mouvementé…
Les critiques israéliennes, à mon plus grand bonheur, ont été très enthousiastes. Mais pour le public israélien, Policeman est très polémique. Il ne laisse personne indifférent. On m’a même rapporté qu’à la fin des projections, certains s’étaient invectivés. Lors d’un débat très véhément, un spectateur a même essayé de donner un coup de poing à son voisin en clamant : « on n’est pas violent ! ».
En revanche, le comité de censure en Israël a interdit le film aux moins de 18 ans. C’est très rare, très sévère. Un scandale médiatique s’en est suivi, et ils ont alors abaissé l’âge à 14 ans. L’avantage de la censure est qu’elle expose l’échelle morale d’un pays !
Ces réactions prouvent à quel point votre film a été perçu comme fortement politique. Cela signifie-t-il que le cinéma israélien ne l’est pas ?
Nombre de gens intelligents disent que tout est politique … En Israël, il y a un tel mélange de sentiments, que la distinction entre le politique et le personnel est difficile, voire n’existe pas. Or, le cinéma israélien a tendance à les séparer de façon artificielle : les personnages y sont ultra polis, sympathiques, évoluant au milieu d’une situation très dure. Mais, je ne crois pas aux gens ultra paisibles qui vivent dans un milieu ultra violent.
Le 31 octobre dernier, l’Unesco a reconnu la Palestine en tant qu’Etat. Israël a taxé, depuis, la France votante, de « traître ». Quel regard d’artiste portez-vous sur ce conflit ?
Moi, je suis du côté de la Palestine. On ne vit pas encore dans une dictature, mais les israéliens et leur gouvernement doivent arrêter d’être si stupides et cruels. J’espère que les Français et les autres seront suffisamment amicaux envers Israël pour tenter de les sauver d’eux-mêmes. On n’en est plus capables. En Europe, vous ne voyez que des films israéliens très à gauche, vous avez l’impression que c’est un pays de débat : ce n’est pas le cas. J’aurais aimé croire que le cinéma pouvait nous sauver.
Cyrielle Gendron
Retrouvez les autres articles du jour sur Preview : http://www.3continents.info/